Marrakech, ancienne cité jardin

Note de lecture:
Cet article se fonde exclusivement sur la lecture du livre passionnant de Mohammed El Faïz, « Marrakech, patrimoine en péril ». J’y ai emprunté quelques iconographies, en espérant ne pas avoir abusé !
Pour comprendre cette ville, je ne peux que vous renvoyer à la lecture intégrale de ce livre, édité chez Actes Sud / EDDIF.
Je n’aborde ici qu’un des aspects du livre qui nous intéresse particulièrement, car il fournit des éléments de réflexion passionnants sur le mode de constitution des villes…

 

La ville de Marrakech a été fondée au XIème siècle (1062) sous la dynastie des Almoravides. Ils venaient du désert, ont fondé un centre urbain et religieux et ont construit l’enceinte qui existe toujours. A cette époque ce que nous nommons la « plaine du Haouz » qui entoure Marrakech jusqu’au pied de l’ Atlas était une zone semi-désertique où poussait une « végétation sauvage de jujubiers épineux, de pistachiers, de palmiers nains et d’oléastres » (*).
 

La pluviométrie annuelle à Marrakech est faible et se concentre entre novembre et avril/mai. L’eau est rendue disponible principalement grâce à la barrière que constitue le Haut Atlas, au sud de Marrakech, sous deux formes essentiellement: les oueds et la nappe phréatique présente sous la plaine.

L’exploitation de l’eau n’a réellement commencé que sous la dynastie suivante, celle des Almohades, à partir du XIIème siècle (1147), quand ils se sont emparés de la ville (ils venaient de tribus du Haut Atlas): je vous renvoie au livre de Mohammed El Faïz si vous voulez en savoir plus sur les techniques d’irrigation mises en œuvre à l’époque.
 
A partir de ce moment là, le développement de la ville a été pensé dans une étroite imbrication entre le centre urbain et le paysage agricole qui l’entourait. Marrakech, capitale de l’empire almohade qui s’étendait de Cordoue à Tripoli, était d’abord une oasis conçue dans un espace autrefois semi-désertique!
Aujourd’hui …
le voyageur qui aborde Marrakech se dirigera vraisemblablement en priorité vers la médina, mais il n’aura plus aucune notion de ce qu’était la ville jusqu’au début du XXème siècle et la manière dont elle a été conçue !
 
S’il arrive par avion, ou par la route depuis le nord ou l’ouest, il traverse les extensions récentes de la ville qui se sont développées au détriment de l’ancien paysage. La médina a été amputée de sa « deuxième moitié » qui se composait de jardins, de la palmeraie, d’espaces vivriers qui entouraient la ville et la pénétraient.
Hier,
le voyageur qui venait de Casablanca (au nord) découvrait, après avoir traversé des régions arides, une véritable oasis ! La médina dans son enceinte était ceinturée de végétation, dont l’immense palmeraie qui se développait au nord est de la ville…
 
Comment rendre compte de ces quelques images, maintenant que nous ne pouvons plus faire cette expérience? Ci-dessous j’ai réuni quelques images, peintures ou photographies anciennes, qui permettent de se représenter cet ancien paysage…
2
La palmeraie, la ville, l’Atlas au fond…
churchill_marrakech
La ville dans ses murailles, l’Atlas au fond
marrakech_peinture_1920
Peinture de Marrakech en 1920
photo_ancienne_palmeraie
Photographie ancienne de la palmeraie autour de Marrakech

 

Une véritable ceinture verte… qui disparait !

La grande ceinture verte que vous voyez ci-dessous est une création humaine, qui date de l’époque des Almohades (cf. ci-dessus). Elle n’a pu être créée que par la maîtrise des techniques de captage des eaux, soit de la nappe phréatique, soit des oueds descendant de l’Atlas à 40km au sud.
 
Ce travail remarquable est consubstantiel de la création et du développement de la ville. Il est constitué d’ espaces vivriers et d’une grande palmeraie (au nord ouest de la ville). Ses apports sont multiples: alimentaires, régulation du climat et de l’hygrométrie de la ville…
 
On pouvait parler d’un « paradis » au milieu d’une zone semi-désertique, et de la joie et du bonheur de vivre de ses habitants !
marrakech_1898
Ceinture verte en 1898
marrakech_1953
… en 1953
marrakech_1986
… en 1986
marrakech_1990
et en 1990 !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Carte des espaces vivriers de Marrakech au fil des ans…

(source Mohammed El Faïz et A.E. Laques, in « Marrakech, patrimoine en péril »

Cette ceinture s’est donc progressivement défaite, à partir du XXème siècle (le protectorat français date de 1912 et durera 44 ans). L’urbanisation hors les murs de la médina a en quelque sorte commencé par la création du quartier occidental de Gueliz, sur d’anciennes terres vivrières comme le montrent les cartes ci-dessus (1898 – 1953).

La suite des cartes (1986, 1990) vous montre l’inexorable destruction des espaces verts qui entouraient la ville. Vous en déduirez les conséquences climatiques, écologiques et humaines, puisqu’elles constituaient la ressource agricole de beaucoup d’habitants de la médina !
 
L’immense palmeraie qui bordait la ville au nord ouest est maintenant quasiment détruite. Ce bien collectif a été vendu par morceaux pour constituer de riches propriétés dotées de jardins privatifs et de piscines! (vous pourrez consulter ces tristes images sur Google Earth…).
A l’intérieur de la médina aussi…
Le plan de la médina ci-dessous montre les espaces vivriers à l’intérieur de l’enceinte au début du XXème siècle. Ils ont maintenant quasiment tous disparu.
 
L’urbanisation qui s’est étendue autour de la médina s’est aussi développée à l’intérieur de l’enceinte jusqu’à la remplir totalement. Le mode de vie s’est donc radicalement modifié: quand les habitants de la médina disposaient de 60m² d’espace vert / habitant, cet espace s’est aujourd’hui réduit à 2 m² / habitant ! (les « normes » de l’urbanisme moderne recommandent 10 m² / habitant).
 
Le mode de vie (culture d’espaces vivriers) et la qualité de vie (présence d’espaces verts, climat régulé…) ont été profondément modifiés et détériorés.
marrakech_début_20ème
Marrakech : les espaces vivriers au début du 20ème siècle

 

La conception des villes au XIIIème siècle dans le monde arabe…

La conception d’une ville comme Marrakech telle que nous en avons parlé ne tient pas du hasard. Elle correspond à une véritable réflexion et à des intentions qui sont bien peu claires ou présentes dans nombre de projets urbains contemporains.
 
A la même époque que celle de la fondation de Marrakech le géographe persan Al Qazvini a formalisé ce principe de constitution des villes, prenant exemple sur la ville de Qazwin dont il était originaire…
Sans titre-3
Plan de Qazwin au 13ème siècle par Al Qazwini, cité par Mohammed Al Faïz dans « Marrakech patrimoine en péril »

 

La ville et la nature (comprenant l’agriculture) sont conçus comme deux entités complémentaires et indissociables. Certains disent même que la conception du jardin précède celle du bâti…

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