Les douars

Note de lecture:
Les douars de Marrakech, c’est l’histoire vivante et observable de la constitution progressive et intelligente de la ville, pleine de savoir faire constructifs, environnementaux, sociaux et culturels.
Je vous les présente pour réfléchir ensemble à une autre manière de faire la ville, en partant du savoir faire de ses habitants et en l’organisant progressivement.
A l’origine un « douar » est un campement nomade constitué de tentes disposées en cercle: l’espace central ainsi constitué est consacré aux animaux. A l’extérieur le campement est protégé de ses alentours par un talus et/ou des barrières de branchages.
 
Aujourd’hui, par extension, le terme de « douar » désigne des habitations qui se sont groupées en villages, ou qui forment les faubourgs des villes en expansion. La ville de Marrakech est elle même entourée de plusieurs douars. Mais l’acception de douar n’est pas propre à Marrakech et dépasse même les frontières du Maroc pour s’étendre à tout le Maghreb.
Du « douar » à la « dar »…
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Ces images sont issues du livre de Jean Gallotti, « Le jardin et la maison arabes au Maroc », éditions Actes Sud
Ce schéma établit les liens qui existent entre les différentes formes d’habitat que nous trouvons, des campements nomades… au cœur des médinas. Les dars sont les maisons à cour intérieure qui constituent (encore aujourd’hui) les médinas comme celle de Marrakech (de manière abusive (et commerciale), les maisons des médinas sont souvent appelées aujourd’hui « riads », ce qui est faux).
 
Il ne s’agit pas d’une échelle de valeur, et le terme d’ « amélioration » que comporte ce schéma est utilisé à mauvais escient ! Les plus « sages » d’entre nous habitent peut être des tentes nomades…
 
Toujours est-il que dans un processus de sédentarisation, puis de transfert vers les villes, ces formes se déduisent les unes des autres. De la tente nomade, se construit la « hutte » (nouala) agricole ou péri-urbaine, puis les maisons à cour… jusqu’à la forme des dars des cœurs de médinas.
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Carte postale ancienne montrant à l’intérieur de la ville un groupe de « noualas » dans leur forme la plus ancestrale, des huttes.

 

Un douar rural

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Un douar rural / image Luc Fougère
Comme nous l’avons dit, le terme de « douar » désigne aujourd’hui souvent les villages: c’est ainsi que le comprennent beaucoup de marocains désormais.
 
Il est très intéressant d’observer finement la photographie ci-dessus. Il s’agit du regroupement de maisons à cour (ou de noualas) telles qu’elles sont décrites ci-avant. La taille des bâtiments est très réduite; vous voyez ici essentiellement les enclos, qui servent notamment à abriter le bétail. A la périphérie du village, presque concentriques, les parcelles agricoles…
 
Quel est le plan d’ensemble du village? Y-a-t il un plan d’organisation (plan urbain) qui préexiste à l’installation des maisons, alors que leur implantation semble spontanée? Les maisons semblent s’agglomérer dans un mouvement centripète vers le cœur du village. Comme il ne semble pas y avoir de véritable dessin de trame urbaine et de voirie, les maisons ne sont pas accolées et ménagent des passages entre elles qui parfois restent larges pour former des « places » ou lieux de regroupements. Ces espaces centraux abritent parfois une mosquée ou une école coranique.
 
Comme le suggère l’image ci-dessus, un élément fondamental dans l’implantation d’un douar est souvent la présence d’un chemin ou d’une (voire plusieurs) piste à son contact. Cet élément peut influer sur la géométrie du village.
Les douars périurbains
Par extension, les douars désignent les quartiers périurbains que nous pourrions comparer à nos faubourgs. Ils correspondent en grande partie (mais pas seulement; certains douars font partie de l’extension intrinsèque de la ville et de ses familles) au déplacement des populations rurales vers les villes, sur des terres disponibles. Les premières constructions peuvent être précaires, tentes ou huttes (noualas), et sont progressivement remplacées par des constructions « en dur », quand l’implantation se confirme et que l’habitant a les moyens ou le temps de construire sa maison.
 
Marrakech est entourée de plusieurs douars qui forment une partie importante de la population. Selon les chiffres que rapporte Mohamed Sebti, les douars de Marrakech couvrent en 1979 10.000 ha sur les 16.000 ha que compte l’agglomération, et représentent une population d’environ 115.000 habitants rapportée au demi-million d’habitants de l’agglomération.
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Image issue de l’ouvrage de Mohamed Sebti, « L’habitat des douars de Marrakech, un héritage compromis ». La médina est au centre de l’image (1), le douar de Sidi Youssef Ben Ali au sud-est (2) de la médina est le plus peuplé et constitue une véritable médina-bis.
Les douars périurbains sont en général constitués par les familles d’agriculteurs qui migrent vers les villes. Ils apportent avec eux leur savoir faire dans les techniques de construction, en pisé notamment. Mais outre cette faculté à bâtir, c’est aussi leur science de l’adaptation au paysage qui est souvent remarquable: adaptation à la topographie, aux vents, au ruissellement des eaux de pluie… puisqu’ils travaillent en général en absence de réseaux d’assainissements.
 
La carte ci-dessous montre le douar le plus important de Marrakech, situé au sud-est de la médina, Sidi Youssef Ben Ali. Dans cette forme triangulaire les rues partent en éventail du sommet vers la base du triangle, en suivant le cheminement des eaux de ruissellement.
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Douar de Sidi Youssef Ben Ali, au sud-est de la médina
Les douars ne sont pas seulement le témoin d’un accroissement inexorable, mécanique, des villes. Ils constituent un élément essentiel de l’équilibre de la cité, car pour les douars ruraux ils apportent avec eux l’investissement et la mise en culture d’espaces potagers et maraîchers, nourrissant la ville.
 
Au début du XXème siècle, Marrakech possédait à l’intérieur même de l’enceinte de la médina des espaces vivriers. Par la suite ces espaces se sont déplacés à l’extérieur de l’enceinte, à proximité des douars adjacents. Quand Mohammed El Faïz parle de ‘patrimoine en péril » à Marrakech, il s’agit, plus que de l’état construit des bâtiments, de l’équilibre paysager de la ville. Je vous renvoie ici à l’article intitulé Marrakech, ancienne cité jardin sur ce blog.
Du douar à la médina…
Certains disent que des douars à la médina, il n’y a qu’un pas… Que la médina est un immense douar ! Il y a certainement quelque chose de juste dans cette description, dans l’assimilation et la transformation progressive des formes bâties rurales en un caractère plus urbain.
 
Nous n’avons malheureusement pas trouvé à ce jour de cartes historiques retraçant la constitution et l’évolution de la ville de Marrakech. Nous espérons combler ce manque. La ville s’est-elle constituée progressivement, ou a-t-elle fait l’objet d’un plan urbain initial?
 
Les deux approches sont peut être liées. Ce qui nous intéresse est de retrouver dans les douars des éléments qui peuvent exprimer l’évolution du tissu de la médina:
  1. il peut s’agir d’adaptations topographiques du tissu urbain à son environnement, comme nous l’avons vu pour le douar de Sidi Youssef Ben Ali;
  2. il peut s’agir du tracé aléatoire des rues qui nous étonne, et dont nous nous demandons quel dessin les a vu naître;
  3. ou lors de l’évolution même du dessin des rues, certaines transformées en impasses du fait de la densification progressive des tissus centraux;
 
La médina continue d’exercer un rôle central dans la ville, et offre aux habitants les espaces publics et de rencontres qu’ils recherchent. Ainsi de nombreux douars ne constituent que des quartiers périphériques de la médina et ne possèdent pas d’espaces publics: ils sont constitués d’un alignement de rues et de maisons.
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